Le Moulin d'Andé :
L'ile des félicités de Suzanne Lipinska
Il était une fois une petite fille qui quittait le château du roi son père – pour les petites filles leur père est toujours un roi – pour rejoindre en barque un lieu un peu mystérieux dont elle ne se doutait pas qu'elle en ferait bien plus tard un séjour enchanté où tous les beaux esprit de son royaume viendrait la visiter.
Ce pourrait être le début d'un conte à la manière de Madame d'Aulnoy.
Et, en effet, du rêve à la réalité, il n'y a qu'un bras de Seine à traverser pour retrouver Suzanne Lipinska dans son Moulin d'Andé dont elle a fait ce que ses amis appelle « la villa Médicis de Normandie ».
Le Moulin, c'est une aventure étonnante. Le père de Suzanne Lipinska l'avait acheté avant-guerre au constructeur automobile Louis Renault. Mais pour lui, Andé était un endroit à admirer et non pas à vivre. Dans son esprit, c'était était un peu comme un bijou de famille que l'on sort de temps à autre du coffre pour le faire admirer aux amis :
« Ma mère recevait ses amis en leur faisant régulièrement un gigot-flageolets-haricots verts.... après le repas, tout aussi régulièrement, mon père honorait ses invités d'une visite au Moulin... lorsqu'au détour d'une île ( le trajet se faisait le plus souvent en barque) apparaissait le moulin, l'admiration de nos hôtes ne connaissait pas de borne ».
Il faut dire que le lieu est exceptionnel.
Avec son corps de bâtiment dont le remarquable jeu de colombages joue avec les miroitement d'une portion détournée du fleuve qu'il enjambe, il devait apparaître dans la splendeur un peu sauvage d'une nature qui donnait libre cours à son exubérance. Elle s'est depuis quelque peu domestiquée sans rien perdre pour autant d'un charme auquel Rousseau n'aurait pas résisté.
Le Moulin - avec ceux du Muids et de Connelles - faisait partie du système d'alimentation du Chäteau-Gaillard. Andé est le seul qui subsite dans un état quasi d'origine et sa machinerie lui vaut d'être classé Monument historique tout comme le parc dont les 15 hectares s'épanouissent le long des rives de la propriété dans une harmonie libérée de toute contrainte et pourtant parfaitement ordonnancée.
« Le moulin, c'est comme un monument et on n'habite pas un monument. On l'admire et on l'entretient » avait coutume de dire le père de Suzanne. C'est pourtant là qu'en 1956 elle s'installera avec ses enfants d'une manière définitive. Ce qui ne manqua pas de surprendre les amis de la jeune femme qui virent dans cette démarche une manière de fuir le monde … ils ne pouvaient pas se douter que c'est le monde qui allait venir à elle.
Très rapidement, en effet, le Moulin devint un relais du cœur et de l'esprit. Ce furent d'abord un certain nombre de représentants de l'intelligentsia africaine qu'elle avait rencontré au cours du premier congrès des écrivains et artistes noirs qui se tenait à la Sorbonne. Pour beaucoup d'entre eux Andé devint ce que Suzanne Lipinska appelle « une terre d'asile pour une journée, une semaine, une année ... »
Le mouvement était lancé. Il ne s'arrêtera plus.
Les premiers qui trouvèrent le chemin d'Andé furent l'écrivain René de Obaldia, le comédien Marcel Cuvelier, des musicologues comme les Massin (Jean et Brigitte), des journalistes comme les Lacouture (Jean et Simone) et Maurice Pons qui vint un jour et ne repartit plus.
.Ils furent bientôt rejoints par une cohorte d'artistes, d'écrivains, de musiciens, d'intellectuels qui ont formé un réseau d'amitiés dans lequel on retrouve des personnalités aussi diverses et passionnantes que Nancy Huston, Paul Fournel, Serge Moati, Georges Perec, Patrick Rambaud, Jacques Lanzmann, François-Régis Bastide, Wolinski, Siné pour n'en citer que quelques uns qui, dans une proximité familière se retrouvent, tissent des liens, entretiennent des correspondances subtiles, viennent profiter de l'air frais de la campagne et du souffle vivifiant de l'esprit.