« La Mouette » par la compagnie Catherine Delattres
La proximité et la distance
« Je suis en deuil de ma vie! »
Cette constatation désabusée lancée dès le début de « La Mouette » par Macha donne le ton à une histoire dans laquelle chacun des personnages de Tchekov est marqué par un destin qui le condamne à subir ce qu'il est.
Deux d'entre eux seulement se rebelleront contre l'inéluctable. En vain puisque les rêves d'évasion de Nina se briseront sur les réalités de la vie et que les exigences de Treplev ne résisteront pas aux échecs successifs qui marquent la sienne.
La désillusion, le renoncement, cette étonnante complexité de l'âme slave faite tout à la fois d'extériorisation désordonnée et de violence intérieure sont les moteurs d'une histoire dans laquelle, contrairement à « La Cerisaie », l'environnement ne tient qu'une place accessoire .
Il fallait donc faire preuve d'une certaine témérité pour monter en plein air une pièce aussi intimiste et qu'on imagine mieux se dérouler dans un univers clôs que dans des espaces éclatés.
Cela dit, Catherine Delattres connaît parfaitement toutes les ressources des lieux qu'elle utilise pour ses spectacles d'été. L'admirable écrin de l'Aître Saint-Maclou à Rouen est, parmi ceux-ci, certainement celui qui y est le mieux adapté. Il permet un resserrement de l'action qu'il sera intéressant de voir comment il peut se maintenir dans des endroits beaucoup plus solennels comme par exemple, le château de Beaumesnil ou l'abbaye de Bonport.
Mais avec une grande habileté, Catherine Delattres sait manier tout à la fois la proximité et la distance. La proximité, elle est dans sa direction d'acteur, fouillée, intelligente, attentive. Quant à la distance, elle la justifie dans de beaux tableaux qui, s'appuyant sur une superbe bande-son, revendiquent sans détour leur théâtralisation.
Tout est une question d'équilibre et de rythme.
Celui que Catherine Delattres imprime à « La Mouette » est, par la force des choses, soutenu, voire trépidant, mais ce n'est jamais au détriment de l'humanité profonde d'une brochette d'êtres contradictoires vivant des histoires dont chacune d'elles pourrait faire l'objet d'une pièce.
L'affrontement permanent entre « l'attendu » et le « réalisable » auquel sont soumis les personnages ne se dilue que très fugacement dans l'espace. Il garde toute sa force et sa cohérence grâce à une mise en scène qui s'attarde sur l'épaisseur des caractères tout en les silhouettant avec une justesse à la fois tendre et ironique.