THEATRE EN NORMANDIE

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Magazine d'information culturelle n°47

Février 2012

par François Vicaire 

 

Bruno Putzulu était Caligula à Dullin :


C'est dans les grands textes

qu'un comédien se retrouve dans sa vie d'homme


Ce n'est pas première fois qu'il revient, en tant que comédien, sur ses terres.

On l'avait déjà vu, en effet, dans le « Ruzante » de Beolco au Rive Gauche.

Cette fois, c'est au Théâtre Charles-Dullin pour le compte du centre dramatique régional avec un « Caligula » qui a déjà bien tourné dans la région et dont il espère une prochaine reprise à Hébertot où la pièce de Camus fut créée juste après la guerre.

Et bien évidemment la première question qui vient à l'esprit est de s'interroger et de l'interroger sur la succession à Gérard Philipe et si d'une quelconque manière elle peut être encombrante. La réponse est catégorique :

«Après Philipe il y en a eu d'autres dont Charles Berling il n'y a pas encore si longtemps. S'il fallait à chaque fois s'interroger sur ceux qui ont joué avant nous les rôles que l'on reprend, on ne jouerait plus. Gérard Philipe, c'est un style, c'est une époque… chacun imprime sa marque selon sa nature, sa sensibilité et surtout selon ce que demande le metteur en scène. Quand Stéphane Olivié Bisson m'a proposé le rôle je ne l'ai d'abord pas pris au sérieux. Je n'imaginais pas qu'on puisse me demander pour un tel rôle. Pour lui, c'était une évidence. Pour moi, c'était l'inconnu. J'ai commencé par dire non mais devant son insistance, je me suis résolu à plonger dans le texte et je n'en suis plus sorti. C'est un rôle extraordinaire, d'une grande richesse et un texte superbe toujours d'actualité. C'est une magnifique opportunité pour un comédien »

Même s'il revient régulièrement voir sa famille qui habite toujours la région, c'est un plaisir étrange et fort pour Bruno Putzulu que de reprendre pied dans le pays de ses origines et plus particulièrement à Dullin où il avait découvert le théâtre grâce à son frère Mario dans « la nuit du prédateur » avec la compagnie de l'Éprouvette à laquelle il appartient toujours.

Une découverte qui, après des études universitaires assez floues dont les perspectives allaient des Lettres au foot-ball, le poussera à vraiment faire le pas décisif. Il entrera au Conservatoire de Rouen chez Jean Chevrin mais c'est véritablement à Bob Villette qu'il doit le démarrage de sa carrière :

« On peut dire que c' est lui qui m'a vraiment mis le pied à l'étrier .j'ai travaillé quatre ans avec lui et il m'a préparé pour mon entrée au Conservatoire de Paris ».

Ce sera dans la classe de Philippe Adrien où il se retrouvera avec, entre autre, Samuel Le Bihan, Sophie Broustal et le rouennais Eric Caravaca :

« Philippe Adrien... c'est mon maître dans le théâtre. C est le professeur le plus important que j'ai eu. Il m'a appris que ce n'était jamais évident de dire.. que ce soit sur scène ou dans la vie et que le silence pouvait être aussi important que la parole ».

Dans la galerie des personnages essentiels de sa vie, il y aussi Philippe Torreton. Ils s'étaient rencontrés à l'Université et croisés chez Villette. Ils se sont retrouvés ensuite à Paris !:

«  Nous avons été tous les deux à la Comédie-Française et c'est lui qui a parlé de moi à Bertrand Tavernier pour « L'appât ». Nous sommes liés par une vieille et solide amitié. Il y a entre nous une vraie complémentarité qui vient certainement de nos parcours qui se sont suivis sans être concurrentiels . Nous avons fait trois films et la télévision nous a réunis pour « Deux amis » de Maupassant .

Et puis, il y aura Philippe Noiret.

« on se croisait dans les couloirs du « Français » et il venait souvent me faire un petit bonjour dans ma loge. Nous avons tourné au Canada « Le retour du père » de Michel Boujenah avec Charles Berling et Pascal Elbé. Quand le film a été terminé chacun est reparti de son côté jusqu'à ce que je reçoive un jour un message de Philippe qui me disait qu'il avait l'impression d'avoir perdu un de ses fils. Nous nous revus souvent et petit à petit s'est imposé l'idée de faire ensemble un livre d'entretiens dans lequel il me confierait plein de choses sur le théâtre, sur la vie....

 

Malheureusement il est mort avant que le livre soit vraiment terminé. Je n'ai pas voulu profiter de l'opportunité de sa disparition et j'ai mis le manuscrit dans un tiroir. C'est son épouse, la comédienne Monique Chaumette, qui m'a convaincu de le sortir. Ce livre est le fruit de quatre mois de rencontres, de rires, de réflexions sur notre métier, sur la manière de l'aborder en tant qu'individu et qu'artiste, sur la place que tiennent le théâtre et le cinéma et sur le partage qu'il faut faire entre ce que l'on attend, ce que l'on vous offre et ce que l'on accepte…»

Tout au long d'une carrière d'une étonnante richesse et d'une belle diversité qui va du théâtre au cinéma en passant par la télévision. Il y a le chant, aussi et il va sortir prochainement son deuxième disque. D'ailleurs, il a écrit une chanson pour Halliday et participé à un CD des chansons Allain Leprest. Dans cette somme d'activité, la lecture, les textes gardent une place privilégiée comme en attestent les séances de lectures qu'il mène souvent avec des musiciens.

En fait, Bruno Putzulu a su, à chaque fois qu'ils se présentaient, entrer dans les jeux qu'on lui proposait :

« Entre le théâtre et le cinéma, je ne fais pas réellement de différence. De quelque manière que l'on fasse l'un ou l'autre, c'est toujours le même métier. Les émotions, les risques, les bonheurs viennent profondément du même endroit, même si on les aborde différemment. Au cinéma, un personnage vous habite le temps de s'y identifier. Il ne vous poursuit pas, il ne vous habite pas au-delà d'un tournage. La fin d'un film c'est un « au revoir ». On quitte une famille dans l'attente d'en retrouver une autre. Par contre, une pièce qui se termine, c'est un « adieu ». Le travail de répétition a permis d'aller plus loin dans l'étude des caractères, des œuvres et des intentions d'un metteur en scène On a vécu avec un auteur, avec un texte, avec un public. Quand tout se termine, il y a un grand vide. On a beaucoup plus de mal à reprendre d'une certaine manière sa liberté. En général, c'est quelque chose que je vis mal et il me faut un certain temps avant que le personnage veuille bien enfin me lâcher.

C'est se qui se passe avec « Caligula » (dans lequel il est tout à fait remarquable. Pour lui, le jouer est un bonheur de tous les soirs :

Avec un texte comme celui-là, on entretient des liens très forts. C'est une cohabitation de tous les instants avec un personnage que l'on n'a pas envie de voir s'interrompre. Il y a vraiment un dialogue qui s'instaure avec l'auteur, encore plus quand c'est quelqu'un comme Camus .. d'ailleurs je ne me vois pas faire ce métier sans servir de grands textes … c'est par eux que le comédien se retrouve dans sa vie d'homme».