THEATRE EN NORMANDIE

La Mouette
Festival Bach
Programme Bach
« L'exquisité »
Monet et Clémenceau
Tristan à Mortemer
Contactez-nous

Magazine d'information culturelle n°33

Eté 2010

par François Vicaire 

 « La Mouette » par la compagnie Catherine Delattres

 

La proximité et la distance


 

« Je suis en deuil de ma vie! »

Cette constatation désabusée lancée dès le début de « La Mouette » par Macha donne le ton à une histoire dans laquelle chacun des personnages de Tchekov est marqué par un destin qui le condamne à subir ce qu'il est.

Deux d'entre eux seulement se rebelleront contre l'inéluctable. En vain puisque les rêves d'évasion de Nina se briseront sur les réalités de la vie et que les exigences de Treplev ne résisteront pas aux échecs successifs qui marquent la sienne.

La désillusion, le renoncement, cette étonnante complexité de l'âme slave faite tout à la fois d'extériorisation désordonnée et de violence intérieure sont les moteurs d'une histoire dans laquelle, contrairement à « La Cerisaie », l'environnement ne tient qu'une place accessoire .

Il fallait donc faire preuve d'une certaine témérité pour monter en plein air une pièce aussi intimiste et qu'on imagine mieux se dérouler dans un univers clôs que dans des espaces éclatés.

Cela dit, Catherine Delattres connaît parfaitement toutes les ressources des lieux qu'elle utilise pour ses spectacles d'été. L'admirable écrin de l'Aître Saint-Maclou à Rouen est, parmi ceux-ci, certainement celui qui y est le mieux adapté. Il permet un resserrement de l'action qu'il sera intéressant de voir comment il peut se maintenir dans des endroits beaucoup plus solennels comme par exemple, le château de Beaumesnil ou l'abbaye de Bonport.

Mais avec une grande habileté, Catherine Delattres sait manier tout à la fois la proximité et la distance. La proximité, elle est dans sa direction d'acteur, fouillée, intelligente, attentive. Quant à la distance, elle la justifie dans de beaux tableaux qui, s'appuyant sur une superbe bande-son, revendiquent sans détour leur théâtralisation.

Tout est une question d'équilibre et de rythme.

Celui que Catherine Delattres imprime à « La Mouette » est, par la force des choses, soutenu, voire trépidant, mais ce n'est jamais au détriment de l'humanité profonde d'une brochette d'êtres contradictoires vivant des histoires dont chacune d'elles pourrait faire l'objet d'une pièce.

L'affrontement permanent entre « l'attendu » et le « réalisable » auquel sont soumis les personnages ne se dilue que très fugacement dans l'espace. Il garde toute sa force et sa cohérence grâce à une mise en scène qui s'attarde sur l'épaisseur des caractères tout en les silhouettant avec une justesse à la fois tendre et ironique.

 

Et puis – et c'est la grande force d'un travail de compagnie – la distribution est d'une grande cohérence, on pourrait presque dire connivence tant elle s'inscrit dans une qualité d'ensemble derrière laquelle on retrouve la rigueur de l'analyse et les frémissements de la passion que Catherine Delattres sait si bien faire passer dans ses mises en scène.

Chez Tchekov tous les protagonistes sont essentiels. Tous ont quelque chose à dire, quelque chose à vivre... tous sont empreints de cette nostalgie confuse qui les empêche d'être jamais tout à fait heureux. Insatisfaits d'eux-mêmes, ils se complaisent dans la mise en scène de leur mal-être pour mieux le supporter.

Et d'une certaine manière dans « La Mouette », c'est le théâtre qui tient le personnage principal à travers celui, grandiose et dérisoire, d'Arkadina auquel Maryse Ravera donne une consistance tout à la fait remarquable. Murée dans un égostisme forcené, elle ne verra pas les souffrances d'un fils en mal d'absolu et perdu d'amour. Le Tréplev de Fréderic Cherbœuf est d'une belle solidité. Déchiré entre de grands assauts de révoltes vaines et d'abandons brisés, il fait passer sur son personnage le souffle romantique de l'absolu et de la désespérance.

L'autre grand personnage de la pièce est Macha, implacablement enfermée dans un amour impossible, farouche, intransigeante et pourtant si fragile. Gaëlle Bidault en fait une très solide et très belle composition.

Et puis, il y a Nina, la mouette, qui sera la seule à avoir, avec tout ce que cela comporte de risques, le courage de rompre le fil d'un destin écrit d'avance .

Claire Bassez en donne une interprétation sensible, attachante mais qui ne perdrait rien à se maîtriser quelque peu dans l'exaltation.

Jean-François Levistre, Didier Dégremont, François Lequesne, Bernard Cherbœuf, Françoise Caillard-Rousseaux, Yedwart Ingey assument avec une grande efficacité des emplois qui ne sont jamais secondaires et s'intègrent parfaitement dans un ensemble d'une grande qualité.

 

- Vendredi 9 et samedi 10 juillet - Moulin d'Andé

- Mardi 13 et jeudi 14 juillet – Abbaye de Bonport

- Samedi 17 juillet – Château de Beaumesnil

- Vendredi 23 et samedi 24 juillet – Manoir de Villers – Saint-Pierre de Manneville